ENCADREMENT DU BATAILLON LE 2 AOUT 1914

 

État-major

 

        Chef de Bataillon GIRARD         Commandant

        Lieutenant         LINEL                Officier adjoint

                -              CUNY                Officier de détails.

  - VOGEL   Officier d'approvisionnement.

                -        TOURRET         Commandant la section de mitrailleuses

        Médecin-major ARNOULD

Méd. aide-major D'HALLUIN

 

1ere compagnie

Capitaine VITAL

Sous-lieutenant         EVRARD

-CHRETIEN

        -         FRAENCKEL

 

2e compagnie

Capitaine PERROT

Sous-lieutenant         BONNEF

-HÉMART

        -        PAGNIEZ

 

3ème compagnie

Capitaine VOGIN

Sous-lieutenant LEROY

        -        SUEUR

        -        BENOIT

 

4e compagnie

Capitaine DE MAISMONT

Sous-lieutenant BLAIZOT

        -        ROBERT

        -        LEFEBVRE

 

5e compagnie

Capitaine LAMBERT

Lieutenant DUPRET

Sous-lieutenant         GENNEVOIS

-PALMADE

 

6ème compagnie

Capitaine LIBAUD

Sous-lieutenant PRUVOST

        -        RENARD

        -        JONGLEUX

 

LE
18ème BATAILLON DE CHASSEURS À PIED

PENDANT

LA CAMPAGNE 1914-1918

 

 

 

LA COUVERTURE
(31 juillet-17 août 1914.)

La tension politique qui occupe les derniers jours de juillet 1914 ne laisse aucun doute sur l'issue des négociations entreprises pour empêcher la guerre. Derrière les exigences de l'Autriche, on devine les appétits allemands. Après Tanger, après Casablanca et après Agadir, le Kaiser a enfin trouvé le prétexte qu'il cherchait. Les plus incrédules commencent à comprendre pourquoi l'Allemagne a augmenté son programme militaire en 1912. Il y a de la poudre dans l'air. Cependant tout le monde est calme; à cette approche de l'heure décisive, l'âme de la Patrie passe dans tous les coeurs. Ce n'est pas en vain que le soldat français a été proclamé le plus brave du monde, et chez les plus humbles comme chez les plus ignorants dix siècles de gloire montent au cerveau comme une ivresse. « Si les Allemands veulent la guerre, ils l'auront. » La Russie, du reste, est avec nous, et l'Angleterre ne va-t-elle pas se déclarer contre l'Allemagne?

Le 31 juillet, à 4 heures, l'alerte de guerre sonne à Longuyon. Rapidement chacun se prépare et, pendant trois heures, le quar­tier, comme une vaste ruche, donne le spectacle d'une activité prodigieuse et ordonnée. Puis le calme s'établit. Les compagnies dans leur rue sont rassemblées, les capitaines aux têtes des bâti­ments. A 7h30, la masse bleu sombre s'ébranle vers Arrancy et vers Spincourt. Au deuxième coude de la route, des têtes se retour­nent. Quels sont ceux qui reverront ces bâtiments où l'on a vécu paisiblement attendant « la classe » et insouciant du lendemain. C'est la lutte maintenant où le plus fort, le plus prêt, le plus volon­taire l'emporte. Ce sera dur, mais la guerre sera courte : tout le monde en est persuadé.

Le sacrifice est consenti allégrement. On fera son devoir. Mieux encore : on sera vainqueur.

Le Bataillon se déroule maintenant entre les moissons par cette chaude journée de juillet. La fièvre des préparatifs étant tombée, chacun pense à ce que va être le choc. Les officiers, les gradés regardent au loin, cherchant sur les crêtes des silhouettes de cavaliers, les Feldgrau d'outre-frontière.

On est bientôt sur les emplacements de couverture : à Avillers, le groupement LAMBERT (2e, 5e) donne la main au 8e Bataillon de chasseurs qui a quitté Etain le matin même, - à Saint-Pierre­villers, le groupement LIBAUD (ler, 6e) voisine avec le 9e Bataillon de chasseurs qui couvre Longuyon, à cheval sur la Chiers. A Spincourt, les deux compagnies disponibles avec la section de mitrailleuses restent auprès du Commandant GIRARD. On les connaît bien ces emplacements sur lesquels maints exercices se sont déroulés. Ce sont maintenant des « manoeuvres avec feux réels » que l'on est destiné à faire et, à cette pensée, un petit frisson parcourt ceux qui réfléchissent - tous à cette heure solennelle. Peur ? Non, mais curiosité. Quelle impression fera la première balle ?... et le premier obus ?...

Les événements se précipitent : le 1er août, parvient l'ordre de mobilisation générale, le 4, on est avisé que les relations diploma­tiques sont rompues. Aucun journal n'arrive plus. Des renseigne­ments circulent... Cette fois, c'est la guerre !

On ne voit du reste aucun ennemi. Au loin, nos patrouilles de cavalerie prennent le contact à Fillières, à Mairy, à Joppecourt, à Bazailles. Des masses de cavalerie ennemie ont été vues; leurs escadrons de couverture s'approchent peu à peu, le 6, le 7. Nos patrouilles ou reconnaissances les dispersent à Avillers (patrouille SOURISSEAU), à la Haute-Borne (reconnaissance RENARD).

Le 8, l'ennemi attaque. Toute une division de cavalerie, appuyée par du canon et deux bataillons d'infanterie environ, pousse de l'avant. Après avoir contenu l'adversaire par ses feux, le 18e, conformément aux ordres reçus, se replie par échelons, et gagne Mangiennes. Il vient en réserve à Peuvillers, où est le Q. G. de la Division. En avant, le 91e d'infanterie continue la mission de couverture, pendant que s'achève notre concentration.

L'effort du Bataillon est signalé dans l'ordre n°2 de la 4e Divi­sion en date du 8 août :

Depuis plus d'une semaine, les 9e et 18e B. C. P. sont continuelle­ment en alerte, de jour comme de nuit, au contact immédiat de l'ennemi. Aucune des patrouilles de cavalerie allemande ne les a approchés sans recevoir une leçon; un certain nombre de cavaliers ennemis ont été ou tués ou blessés, dont au moins un officier; plusieurs ont été faits prison­niers et les chasseurs ont montré un entrain et un allant dont le général de division est très fier et dont il tient à les remercier de suite. Il leur envoie toutes ses félicitations.

     Signé : Général RABIER

Un combat a lieu le 10 à Mangiennes et à Pillon. Les échos en viennent jusqu'à Peuvillers, où chacun attend, anxieux, le résultat. Des bruits courent : les Allemands seraient battus, repoussés - on voudrait bien y croire, ce serait naturel d'ailleurs - mais déjà tant de bruits ont circulé !.. Tout à coup, des artilleurs traînant des canons allemands - les premiers - traversent le village, des mitrailleuses suivent. C'est la joie, le sourire sur tous les visages. Le général CORDONNIER apparaît : « Venez, mes chasseurs, que je vous raconte ce qui s'est passé hier. » On accourt, on entoure le général. Allons, la guerre sera bientôt terminée... D'ailleurs on va attaquer.

 

 

 

L'OFFENSIVE DE BELGIQUE
(18 au 22 août 1914)

Le 18 août, la marche en avant commence. Une première étape conduit le 18e à Othe. Le 21 août, la frontière est franchie, et le Bataillon entre en Belgique, couche à Sommethomme d'où il repart le matin du 22 pour attaquer l'ennemi.

C'est à Bellefontaine qu'a lieu le premier choc pendant que ce village, pris par le 120ème d'infanterie, devient le centre d'un combat d'une extrême violence, le Bataillon, à la droite de la D. I., contient, en avant de La Hage, les mouvements débordants de l'en­nemi, qu'il parvient iuêmo à rejeter par une contre-attaque à laquelle prennent part les 2e, 3e et 4e compagnies, ainsi que la section de mitrailleuses. Le champ de bataille nous reste. Dans les maisons de Bellefontaine s'installe le gros du Bataillon cepen­dant que des unités au bivouac couvrent le P. C. de la Division à La Hage. Première victoire, chèrement payée sans doute, mais l'ennemi a reculé. Et l'on se félicite et l'on escompte des lendemains glorieux.

Mais les renseignements venus des voisins sont mauvais. Si le combat de Bellefontaine a eu une issue heureuse, sur presque tous les autres points où se sont choquées les deux armées, nos troupes ont dû se replier. Et la Division évacue à son tour dans la nuit le terrain si péniblement acquis pour gagner Gérouville. Au jour, les derniers éléments du Bataillon se replient, ramenant avec eux les débris de la 1re Division coloniale rompue à Rossignol. On apprendra plus tard que l'ensemble des actions livrées ce jour-1àî porte le nom de Bataille de Charleroi et que cette bataille marqua le terme de notre offensive en Belgique. Pour la 4ème Division, le 22 août est et restera toujours l'anniversaire du combat victorieux de Bellefontaine, consacré par l'ordre général n° 9 du 2e corps d'armée :

La 4e D. I. et le 19e Régiment de Chasseurs, après avoir supporté, les jours précédents, des fatigues exceptionnelles, sont arrivés, le 22 août dans la matinée, à Bellefontaine, un combat violent s'est aussitôt engagé.

Entendant la canonnade derrière elle, sans nouvelles du reste du 2e C.A. engagé lui-même à Villers-la-Loue, supportant sans faiblir de grandes pertes, mais en infligeant de plus grandes encore à l'ennemi, ces troupes, après avoir lutté pendant neuf heures, sont restées à la nuit maîtresses de Bellefontaine, ce qui leur a permis de se dégager, malgré la supériorité de l'adversaire, sans perdre un canon, ni une voiture, et de venir rejoindre la 3e D. I. qui avait elle-même soutenu un brillant combat à Villers-la-Loue.

Le général commandant le 2e C. A. félicite le général commandant la 4e division et les troupes sous ses ordres des qualités de courage et de ténacité dont tous ont fait preuve et qui sont le gage de prochains succès.

      Signé : GÉRARD.

 

 

 

LA RETRAITE DE BELGIQUE
(23 août-4 septembre 1914)

A partir du 23 août, commence le grand mouvement de repli qui doit nous conduire à la Marne. Moins vivement pressée que le reste de l'armée française, la IVe armée recule lentement, conte­nant l'ennemi, reprenant parfois l'offensive, en belle ordonnance toujours, manoeuvrant et ne laissant en arrière ni troupes ni ma­tériel.

A Avioth, où le Bataillon se trouve le 25, un coup de fusil heu­reux de l'excellent tireur qu'est le sous-lieutenant BENOIT, nous met en possession, en abattant l'officier d'état-major qui les por­tait, de documents de la plus haute importance, concernant les mouvements de deux corps d'armée allemands. Renseignés à temps, les éléments d'arrière-garde peuvent se dérober à l'étreinte des forces ennemies et se diriger vers la Meuse. Le Bataillon la franchit à Stenay (son ancienne garnison) dans la nuit du 25 au 26, prend part les 27 et 28, dans les bois du Dieulet et du Jaulnay, à une contre-attaque qui rejette les Allemands sur la rive droite de la rivière, mais, une fois encore, les insuccès des troupes voisines obligent la Division à une retraite qu'elle exécute à contrecœur.

De Verpel et d'Imécourt où le Bataillon stationne, le 30 août, il se reporte en avant sur Authe où un nouveau combat est livré le 31 : simple coup d'arrêt pour les troupes allemandes. C'est la dernière des contre-attaques de la IVe armée. Rapidement, la Division se dérobe par le défilé de Grand-Pré et la lisière ouest de l'Argonne pour ne s'arrêter que sur la Saulx le 5 septembre.

C'est la Bataille de la Marne.

Le Commandant GIRARD, qui avait conduit le Bataillon sur les premiers champs de bataille, vient d'être nommé lieutenant-colonel et prend le commandement du 120e d'infanterie. Il fait ses adieux au Bataillon, à Chevières, le ler septembre. Le Chef de Bataillon BRION, du 147e d'infanterie, reçoit le commandement du 18e Batail­lon de Chasseurs.

 

 

LA BATAILLE DE LA MARNE
ET LA RETRAITE ALLEMANDE
(5 septembre-18 septembre 1914)

« Au moment où s'engage une bataille dont dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n'est plus de regarder en arrière ; tous les efforts doivent être employés à attaquer et refouler l'ennemi. Une troupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer. Dans les circonstances actuelles, aucune défaillance ne peut être tolérée. »

6 septembre 1914

Général JOFFRE

 

La retraite avait été lugubre. Nulle part on n'avait senti de supé­riorité chez l'adversaire et. cependant on reculait ! Jusqu'où irait-on ? Allait-on abandonner ainsi la moitié de la France à l'ennemi ? Pourquoi ne se battait-on pas ?

Le 5 soir, la nouvelle circula rapidement : « On fait tête. » Le lendemain, la bataille commençait.

Posté le long de la Saulx, de Pargny à Sermaize, le Bataillon dispute pendant deux jours les passages de la rivière et du canal aux troupes du XVIIIe Corps de Réserve allemand.

On se bat au pont du canal, à la ferme Ajol, à la Tuilerie de Pargny. Le capitaine DE MAISMONT est tué, au passage à niveau de la voie ferrée. Attaqué vigoureusement de front, débordé sur ses ailes, le Bataillon abandonne, le 7 au soir, la ligne de la Saulx pour se reporter sur le front Maurupt-Cheminon où, pendant deux autres journées, se livrent des combats sous bois. Le 10, au petit jour, l'ennemi tente un suprême effort. Il lance sur Maurupt cinq régiments d'infanterie, réussit à enfoncer la garnison du village dont il est maître un instant, mais il est aussitôt contre-attaqué et la journée se passe en une série d'actions extrêmement violentes qui ont pour résultat d'arracher à l'adversaire les restes fumants de Maurupt et de le rejeter dans le bois. Le 18e y prend une part glorieuse ; à la fin de la journée, beaucoup des siens sont restés sur le champ de bataille qui demeure, de l'avis de tous, l'un des plus impressionnants de la guerre. Là sont tombés le capitaine PERROT, le capitaine CARRIN, le lieutenant LINEL, les sous-lieutenants PAGNIEZ, LEFEBVRE et SUEUR ; le lieutenant BONNEF et le sous-­lieutenant SOURISSEAU sont grièvement blessés.

Près du tiers des unités qui ont combattu en ce point est mis hors de combat.

Mais grâce à l'effort fourni, l'adversaire n'a pu enfoncer notre front, et ce village de Maurupt marque la limite de son avance. Dans la nuit, il se replie ; la journée du 11 se passe sans qu'il renou­velle ses attaques et, le 12, au matin, c'est la poursuite qui com­mence, cependant que dans les rangs circule l'Ordre du général JOFFRE, le premier Bulletin de Victoire :

La bataille qui se livre depuis cinq jours, s'achève en une victoire incontestable. La retraite des Ire, IIe, Ille armées allemandes s'accentue devant notre centre et à notre gauche. A son tour la IVe armée ennemie commence à se replier au nord de Vitry et de Sermaize.

Partout l'ennemi laisse sur place de nombreux blessés et des quantités de munitions. Partout on fait des prisonniers.

En gagnant du terrain, nos troupes constatent les traces de l'intensité de la lutte et de l'importance des moyens mis en action par les Alle­mands pour essayer de résister à notre élan. La reprise vigoureuse de l'offensive a déterminé le succès.

Tous, officiers, sous-officiers et soldats, avez répondu à mon appel. Tous vous avez bien mérité de la patrie.

      Signé : JOFFRE.

 

Allégrement, le Bataillon, avant-garde de la division, se lance à la poursuite de l'ennemi. Le matériel abandonné témoigne de la hâte de ce dernier à se dérober. Le 12 au soir, le 18e est à Nettan­court, le 13 à La Neuville-au-Bois, le 14 à Sainte-Menehould. C'est la route même qu'il avait suivie, la mort dans l'âme, peu de jours avant. Les rôles sont inversés maintenant. Devant nous fuit l'ad­versaire, non sans achever le pillage des maisons, n'ayant pas toujours le temps de boire toutes les bouteilles qu'il a fait ras­sembler. Les habitants nous accueillent avec joie, nous content leurs angoisses et les mauvais traitements subis. A Sommeilles, encore fumant au moment où le Bataillon y est arrivé, les destruc­tions sont plus considérables encore qu'à Sermaize qui se trouvait cependant en pleine bataille. La rage de l'ennemi s'est donnée là libre cours et, dans une ivresse de destruction, il n'a pas laissé, dans ce beau village, une seule maison debout. Sept personnes ont été retrouvées brûlées dans une cave. Et au spectacle de tant de ruines, la haine de l'envahisseur pénètre profondément dans le cœur de chacun. Ce n'est plus l'Allemand, ce n'est pas le « Prussien », comme le nommaient les vieux, ceux de 70, c'est le « Boche », et ce terme méprisant restera jusqu'au bout son titre, que d'autres dévastations sauront bientôt consacrer.

Le 15, des résistances se font sentir : l'ennemi est arrivé sur une ligne organisée. Le corps d'armée attaque sur deux points Binarville-Servon. Glissant de l'un vers l'autre, le Bataillon se trouve dans l'après-midi engagé dans l'attaque du second de ces villages d'où nos premiers éléments d'infanterie viennent d'être repoussés. Il s'avance jusqu'aux lisières sans pouvoir y pénétrer. Les attaques reprennent le 16, mais l'ennemi s'est renforcé et, ap­puyé par une puissante artillerie lourde, maintient ses positions. Le 17, le combat continue. Une attaque de nuit est arrêtée à 60 mètres par des feux violents. Le Bataillon cède la place à d'autres troupes qui ne sont pas plus heureuses.

Là aussi nos pertes ont été très lourdes : les sous-lieutenants BENOIT, CARUELLE, GUILLEMONT, les adjudants BRIARE, MAGINOT, plus de 250 sous-officiers et chasseurs sont tombés dans la prairie qui longe l'Aisne ; de nombreux blessés ont été dirigés sur le poste de secours de Saint-Thomas.

Jusqu'au 24, les attaques du Corps d'armées se succèdent, mais se heurtent a une résistance habilement organisée. Nos troupes se terrent ; à leur tour elles creusent des tranchées profondes, font des boyaux de communication, des épaulements de pièces ; de part et d'autre, le pelle et la pioche alternent avec le fusil et le canon. C'est la « guerre des tranchées », dira-t-on bientôt. C'est la guerre active, farouche, cruelle, dans laquelle chacun guette son ennemi, dans laquelle on fait peu de quartier. C'est la guerre qui durera des années, et pendant cette période « d'usure » les deux peuples mettront tout en oeuvre pour vaincre : énergie et dévoue­ment de la race, ressources du sol ou de l'industrie, alliances ; ils se replieront sur eux-mêmes, augmentant leur production, jusqu'au moment où, armés jusqu'aux dents, ils se jetteront l'un sur l'autre dans une gigantesque bataille de six mois (mars - novembre 1918).

 

 

L'ARGONNE
(Septembre 1994-février 1915.)

Les débuts de cette forme de guerre sont pénibles. Mieux pré­paré à remuer la terre, l'Allemand nous est. d'abord supérieur, mais le Français s'adapte vite, et on lutte bientôt à armés égales. En face de nous sont d'excellentes troupes, animées du désir de pc:reer, de reprendre cette marche sur Paris, but des armées ad­verses, qu'une longue et savante éducation avait su incruster dans toutes les âmes allemandes comme un article de foi. Surexcités encore par la présence du Kronprinz allemand, ces régiments font preuve d'un esprit combatif remarquable, attaquant sans cesse, employant dans ces attaques l'arsenal compliqué de leurs engins.

C'est le triomphe de la guerre de mines et du combat à la grenade. Les lignes sont poussées au contact. La splendide et calme forêt couvre de ses arbres séculaires une lutte âpre et nerveuse, étouffant sous son feuillage les fusillades interminables, les explosions des bombes et les hourras des troupes d'assaut. Le 2e Corps d'armée tient bon, malgré les attaques répétées. Il ne perd pas de terrain, attaque à son tour et fait lâcher prise à l'ennemi. Des félicitations du Général commandant en chef viennent témoigner de sa superbe tenue au cours de ce premier hiver de campagne.

Le Général commandant l'Armée est heureux de porter à la connais­sance de tous les corps et services de son commandement la lettre sui­vante qu'il a reçue du Général commandant en chef :

« Vous m'avez rendu compte au jour le jour des preuves d'énergie et de ténacité que n'a cessé de donner le 2e C.A. établi depuis cinq semaines dans la forêt de l'Argonne.

Violemment assailli par un adversaire en force, tour à tour à La Chalade, au Four-de-Paris, à Saint-Hubert, le 2e C.A. a victorieuse­ment résisté à toutes ces attaques en faisant subir à l'ennemi des pertes considérables.

Hier encore, une brigade ennemie attaquant ce corps sur Baga­telle a été repoussée, puis vigoureusement contre-attaquée.

Je vous prie de transmettre au Général commandant le 2e C.A. et à ses troupes toutes mes félicitations. »

      Signé : JOFFRE.

 

 

Les corps de la 4e division ont joué un rôle important dans ces combats, ainsi qu'en témoigne l'ordre de la 4e D.I., n° 25 :

« En me transmettant l'ordre no 113 du Général commandant l'Armée du 26 octobre et l'ordre n° 23 du 2e C.A. du 27 octobre, le Général com­mandant le 2e C.A. m'adresse la lettre suivante que je suis heureux de porter à la connaissance des troupes placées sous mes ordres :

Dans les opérations dont il a été rendu compte journellement aux autorités supérieures et qui ont mérité les éloges du Commandant en Chef, la 4e Division a pris une part prépondérante aux succès remportés dans l'Argonne.

Je tiens à le mentionner d'une façon toute spéciale en vous adressant à vous personnellement et aux troupes que vous commandez, l'expres­sion de ma satisfaction et de ma gratitude. »

      Signé : RABIER.

 

Dès le début, le 18e a l'occasion de se signaler par une action d'éclat.

Placé à La Chalade, en flanc-garde du 2e C.A., il y est attaqué, dans la soirée du 28 septembre, par un détachement de deux batail­lons du 98e d'infanterie allemande qui ont hardiment poussé en avant de 5 kilomètres en profitant du couvert des bois. Réduit à trois compagnies (1er, 2e, 3e) et à sa section de mitrailleuses, le Bataillon tient tête à l'ennemi en défendant le village pendant toute la journée du 29 ; la 5e compagnie est rappelée de la Maison forestière et chargée d'une attaque de flanc, mais l'épaisseur du fourré et le peu de temps dont elle dispose l'empêchent d'aborder l'adversaire. Le 30 au matin, le Bataillon, renforcé de quatre com­pagnies du 87e, reprend l'attaque, culbute l'ennemi, lui fait une cinquantaine de prisonniers, s'empare de deux mitrailleuses et de leurs caissons, d'un important matériel et rejette sur Barricade les débris des deux bataillons allemands.

La 5e compagnie, qui a mené l'attaque, a eu un rôle particulière­ment brillant. A sa tête, le sous-lieutenant GENNEVOIS est tombé en criant à sa section : « En avant, les chasseurs ! Vive la France! »

La Ire compagnie, avec trois compagnies du 313e, poursuit l'ad­versaire et pousse en avant jusqu'à La Fille-Morte, où elle rejoint la 4e et prend part pendant une semaine à toutes les attaques sur Barricade-Pavillon.

A partir d’octobre commence « l’occupation des secteurs ». C'est d'abord La Fontaine-aux-Charmes, du 2 au 10 octobre, puis Le Four-de-Paris, où le Bataillon restera jusqu'au 28 novembre, harcelant sans cesse l'ennemi, avec ses quatre compagnies, que dirige le capitaine Zeil, cependant que les 3e et 6e sont avec le 9e Bataillon dans le secteur dit «de liaison». C'est au Four-de-Paris que les mineurs de la 1re compagnie, lassés d'entendre « jacasser » une mitrailleuse en avant d'eux, forment le projet de la faire sauter. Ils creusent une galerie, y passant des jours et des nuits, car la relève approche. Et surpris par cette relève, ils demandent à rester encore, pour « voir le résultat ». C'est au Four-de-Paris que font leur apparition les premiers abris-cavernes, les « sapes profondes » qui bravent les « marmites » allemandes et c'est là aussi qu'habite le premier « Fritz » qui, d'un implacable coup de feu, interdit 60 mè­tres de la route de Vienne-le-Château aux Islettes, compliquant à plaisir par cet acte d'une simplicité déconcertante le jeu des relèves et des ravitaillements.

C'est ensuite Fontaine-Madame où le 18e passe sept jours dans une situation précaire, une mine sous les pieds, accroché à des pentes que l'ennemi voit et arrose. Là encore, on travaille. on s'enterre, et on se bat. Le 65 de montagne, le canon de 47 de marine mêlent leurs obus aux grenades Marten-Hale et aux « boîtes de singe » emplies de cheddite. Tout est bon pour envoyer chez le Boche. Mais celui-ci ne gagne pas un pouce de terrain.

Le 17 décembre, c'est le ravin du Mortier. L'ennemi a percé et le 18e contre-attaque. Un nouveau front est créé en peu de jours, après un effort considérable. Nous avons maintenant acquis l'expérience et nos tranchées résistent. Le front du Mortier restera inviolé jusqu'à la fin de la guerre.

Saint-Hubert couronne la série des secteurs d'Argonne. Situation analogue à celle de Fontaine-Madame, avec l'aggravation d'un terrain argileux et de tranchées sans cesse inondées. Et cependant le saillant, le V de Marie-Thérèse, est menacé par des travaux de mine que l'on entend distinctement. La 4e compagnie passe une semaine sur un volcan : celui-ci n'explosera qu'un peu plus tard.

Le 17 janvier, le 2e C.A. va au repos, mais la 87e Brigade « prêtée » au 5e C.A. reste en arrière des premières lignes. Le 18e retourne à La Chalade, théâtre de ses anciens exploits. Il y est quotidiennement canonné, y fait des travaux et de l'instruction, se reconstitue. Le 19 février, il est enlevé en chemin de fer et transporté au sud de l'Argonne où il parcourt une série de villages, cantonnements passagers : Vieil-Dampierre, Sivry-sur-Ante, Braux ­Saint-Remy, Rapsecourt. Déjà on sait que l'on est destiné à prendre part-à une grande offensive, en Champagne, et pendant que se battent quotidiennement en Argonne les régiments du 32e C.A. qui y ont remplacé ceux du 2e, le canon gronde au nord-­ouest et des troupes nombreuses campent sous les pins rabougris. C'est la première bataille offensive que livre l'armée française. Les succès acquis font naître les plus grands espoirs.

Au cours de cette période, les chefs de corps se sont rapidement succédé à la tète du 18e. Le Commandant BRION, nommé lieute­nant-colonel, quitte le Bataillon le 21 novembre pour aller prendre le commandement du 51e R.I. Le Commandant MAYER, qui lui succède, est évacué le 17 janvier 1915 et ne retournera pas au 18e.

Le Commandant ESPINOUSSE, de l'état-major de la Ve armée, prend, à la date du 3 février, le commandement du Bataillon.

Le capitaine ZEIL, qui a exercé à plusieurs reprises le comman­dement de groupements de compagnies et dont la bravoure est bien connue de tous les chasseurs, a rejoint le 13 décembre le 51e R.I., où il vient d'être nommé chef de bataillon.

Le 1er janvier 1915 a eu lieu à La Grange-au-Bois le premier « appel des morts » du 18e devant le Bataillon rassemblé pour rendre un dernier hommage à ceux qui ont donné leur vie pour la défense du pays.

ENCADREMENT DU BATAILLON AU 1er MARS 1915

État-major et  S.H.R.

 

        MM        ESPINOUSE Chef de Bataillon, Commandant

         CUNY, Officier de détails.

        BARBIN, médecin A.-M. de 1re classe

        HIBLOT, Médecin-major

 

1ere compagnie

VITAL, Capitaine

CHRETIEN, Sous-lieutenant

TATTET, Sous-lieutenant

FRAENCKEL, Sous-lieutenant

 

2e compagnie

WAHL, Lieutenant

DROT, Lieutenant

QUEYROY, Lieutenant

 

3e compagnie

GERHARDT, Capitaine

BRUNIE, Lieutenant

SABARD, Sous-lieutenant

COLIN, Sous-lieutenant

 

4e compagnie

DUPRET, Capitaine

SALVAT, Sous-lieutenant

POUILLY, Sous-lieutenant

DOREMIEUX, Sous-lieutenant

 

5e compagnie

LAMBERT, Capitaine

EVRARD, Lieutenant

DARLOT, Sous-lieutenant

LARDE, Sous-lieutenant

 

6e compagnie

de VALICOURT, Lieutenant

RENARD, Sous-lieutenant

WARREN, Sous-lieutenant

 

Peloton de mitrailleuses

PALMADE, Sous-lieutenant

LA CHAMPAGNE
(Mars 1915)

Les attaques ont commencé dès février. Le Bataillon, cantonné à Herpont le 28, se met en marche le 1er mars vers le champ de bataille. Pluie et neige. Le paysage surprend : vastes étendues, molles ondulations, çà et là quelques boqueteaux de pins bas. Où sont les bois de l'Argonne et leurs vastes replis qui peuvent abriter des divisions entières? Ici c'est le terrain nu, la lutte au soleil. Partout des bivouacs, des chevaux. Le long de l'unique route de Somme-Tourbe à Minaucourt un va-et-vient incessant de troupes, de convois que doublent à toute allure des autos de tourisme. C'est la première fois qu'une pareille activité militaire s'étale aux yeux de tous, comme en un vaste schéma destiné à matérialiser les prescriptions du Service en Campagne. Tout cela paraît ordonné, méthodique, conduit.

Le Bataillon s'approche de la zone où gronde 1e canon : abris de La Salle-abris Guérin. Le soir, à 22 heures, ordre de se porter à Mesnil-lès-Hurlus : on pousse jusqu'au Calvaire, où l'on passe la nuit, sous la pluie. Le 2, la dislocation commence à se produire deux compagnies sont envoyées au 9e Bataillon, deux autres au 120e. Un regroupement partiel a lieu, le 3 vers le bois Accent Cir­conflexe. Une attaque est imminente : c'est le 9e qui la fait sur le bois Jaune-Brûlé. Mais avec le 9e est restée la 3e compagnie. Contre-ordre pour l'attaque ; cependant, la 3e compagnie est « sor­tie »... ; elle ne va pas loin : mitrailleuses et canons dirigent leur feu sur elle ; en trois minutes la moitié de l'effectif est détruit et les plus avancés sont allés à 20 mètres de la tranchée de départ ! Le contre-ordre parvient à la compagnie lorsqu'elle est revenue à son point de départ.

L'attaque est remise. Le Bataillon s'installe dans des tranchées peu creusées, qu'il perfectionne. Il faut travailler discrètement, car la pente est vue de l'adversaire, qui ne ménage pas ses obus. Un ordre suivi d'un contre-ordre tire le Bataillon de son stationne­ment pour l'y ramener à minuit après une longue marche dans les boyaux.

Le 4, plusieurs attaques partielles sont entreprises. De nouveau le Bataillon est dispersé.

Les 2e et 4e compagnies sont mises à la disposition du Colonel commandant le 120e. La 2e compagnie attaque la Tranchée Franco-­Boche et y acquiert quelques avantages, au prix de pertes assez sérieuses. La 4e prend 200 mètres de tranchées environ vers l'Ouïe du Crocodile et reste épaule contre épaule avec l'adversaire.

La 3e compagnie, très affaiblie par ses pertes de la veille, reste en réserve. La 6e, mise à la disposition du 128e, prend une tranchée vers la cote 196, cependant que les 1re et 5e compagnies, à la dis­position du commandant ZEIL du 51e, réussissent une opération qui affermit notre position et permet la capture de la 5e compagnie du 4e Régiment de la Garde.

La journée a été dure. Le Commandant ESPINOUSE, frappé d'une balle à la tête, est tombé dès les premières heures de l'après-­midi. Le lieutenant WAUL, commandant la 2e compagnie, a été tué en menant à l'assaut son unité. Tués aussi les sous-lieutenants FRAENCKEL et TATTET de la 1re compagnie, l'adjudant-chef CHAPOTAT, l'adjudant, SIMON, l'adjudant DUPRE.

Le sous-lieutenant RENARD a eu la poitrine traversée d'un coup de feu.

La 1re compagnie a été superbe d'entrain. Le sous-lieutenant CHRETIEN, le sergent BECHER ont fait merveille ; le chasseur ANSELME s'est signalé pour sa décision et sa bravoure. Tous ont rivalisé de zèle et d'ardeur.

Trop éprouvé pour être jeté dans une nouvelle affaire, le Batail­lon organise le terrain conquis qu'il occupe jusqu'au 12 mars. Ramené ensuite dans une zone d'abris entre Sommes-Tourbe et Somme-Suippes, il y reçoit des renforts, s'y reconstitue partiellement. Le 16 mars, le Chef de Bataillon DE TORQUAT DE LA COULERIE, du 15e R.I., vient en prendre le commandement.

Après une période très courte en secteur, au nord de Mesnil-lès-­Hurlus, du 20 au 23 mars, le Bataillon est transporté en camions-­autos à Dammartin-sur-Yèvre. Le 25 mars, la Division est passée en revue par le général JOFFRE, commandant en chef. C'est la fin de la bataille de Champagne ; d'autres offensives sont en projet.

 

Ordre de la 3e Division.

Avant de s'éloigner de ces terrains de la cote 196, illustrés à jamais par l'héroïsme des 1er et 2e C.A., avant de se séparer des 87e et 4e bri­gades qui les occupent encore, le Général commandant la Division remer­cie les chefs de ces brigades, le général REMOND, le colonel LEVY, le lieutenant-colonel GIRARD, les chefs de corps, les officiers et les troupes, de l'énergie et de la vaillance dont ils n'ont cessé de faire preuve.

Fatigues, privations, bombardements, mitrailleuses, rien n'a arrêté l'élan de nos troupes. Elles ont tout bravé, tout attaqué.

Le Général de Division est fier d'avoir eu les 4e et 87e brigades sous ses ordres.

Il s'incline profondément devant leurs drapeaux, il salue avec respect et émotion tous les braves qui sont tombés glorieusement face à l'en­nemi, pour la Patrie.

Signé : Général CHRETIEN.

LA WOËVRE
(Avril-mai 1915)

Recomplété par de nouveaux renforts, le Bataillon repart le 30 mars. Il cantonne à Laheycourt, à Bulainville, à Senoncourt. Là on commence à avoir quelques renseignements sur la destina­tion définitive. Un détachement d'armée aux ordres du général GÉRARD, commandant le 2e C. A. (D. A. G.) a pour mission d'at­taquer à l'est de Verdun, en vue d'amener le repli des positions allemandes des Hauts de Meuse. C'est une tentative de « réduction de la hernie de Saint-Mihiel ».

De grandes précautions sont prises pour cacher la marche d'ap­proche. Le 3 avril, le Bataillon vient aux abris de La Beholle et du Rozellier ; il en repart en pleine nuit pour gagner Ronvaux où il s'entasse dans les maisons. Défense de circuler : toute la journée se passe ainsi. Avec les mêmes précautions, on atteint le 5 les abris de Manheulles ; le 6 au matin, on est à Pintheville qui regorge de troupes et de canons. Dans cette plaine que les observatoires ennemis commandent des crêtes, les villages sont les seuls couverts utilisables. Ils sont aussi des cibles commodes pour les artilleurs allemands. Le Bataillon reste à Pintheville les 6, 7 et 8 avril. Il y est violemment bombardé, on raison de la présence en ce point de nombreuses batteries françaises. Par un rare bonheur, il évite des pertes trop gaves. En secteur devant Pareid le 9 et le 10, il revient aux abris de Manliculles, y passe la journée du 11, est brusquement rappelé à Pintheville dans la soirée et mis par série de trois ou quatre compagnies à la disposition du Colonel com­mandant le 120e, les 12 et 13 avril, pour appuyer des attaques de ce régiment. Ces attaques ne peuvent déboucher. Le Bataillon est alors ramené à Watronville non sans avoir perdu un certain nombre des siens. Le lieutenant ÉVRARD et le sous-lieutenant POUILLY sont blessés, ce dernier très dangereusement.

La période des attaques est passée ; après stationnement à Watronville, Derame-la-Rue et Haudiomont, le Bataillon va tenir le secteur de Trésauvaux entre les Hauts de Meuse et la route de Bonzée à Fresnes. Il s'échelonne entre les premières tranchées et Bonzée où est la réserve de brigade. Le P. C. du Bataillon est à Trésauvaux, les cantonnements de repos à Manheulles et à Ronvaux. Il reste dans cette région du 20 avril au 4 juin, sans qu'il soit intéressant de mentionner autre chose que des bombar­dements, parfois sérieux, sur les villages et sur la crête de Montgir­mont, droite de la position.

Le 4 juin, le Bataillon vient au Camp Romain sur les Hauts de Meuse, au nord de la route de Metz.

C'est la fin des opérations en Woëvre.